SAGA

SAGA, 2019
Un projet de Rafaela Lopez, Baptiste Masson, David Perreard

Avec les œuvres vidéo originales de Benjamin Blaquart, Laurie Charles, Monster Chetwynd, Louise Hervé & Clovis Maillet, Rafaela Lopez / Baptiste Masson / David Perreard, Benjamin Magot, Arnaud Maguet.
Avec les sculptures de Salvatore Arancio, Madison Bycroft, Baptiste Carluy, Marielle Chabal, Emile Degorce-Dumas, Sophie Dejode & Bertrand Lacombe, Raphael Emine, Daiga Grantina, Amandine Guruceaga, Jessica Lajard, Laurent Ledeunff, Rafaela Lopez, Baptiste Masson & David Perreard, Anita Molinero, Bruno Peinado, Réjean Peytavin, Pascal Pinaud, Shanta Rao, Omar Rodriguez Sanmartin, Lionel Scoccimaro.
Production Ars Ultima, Art-O-rama, Circa Project, DRAC IDF, DRAC PACA, EMMA, Labor Zero Labor, Mécènes du Sud (Montpellier-Sète), Villa Arson

SAGA est une série de type télévisuel en 7 épisodes. S’inspirant du jeu du cadavre exquis, chaque épisode est réalisé par un.e artiste.s invité.e différent.e qui peut lire les scénarios des épisodes précédents mais ne peut pas en visualiser les images. Les moyens de production et lieux de tournage changent à chaque épisode, seul.e.s les acteur.rice.s  restent les mêmes.

Quatre VRP aux ordres d’une mystérieuse voix téléphonique font du porte à porte pour offrir un nouveau service : l’installation à domicile de filtreurs d’ondes camouflés dans des sculptures contemporaines. Mais les prétentions écologiques et esthétiques de l’entreprise sont elles bien réelles?

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SAGA OU LE BÉGAIEMENT DU SÉRIEL

Pour commencer il serait bon, je crois, de lire un poème de la grande poétesse russe Anna Akhmatova. Ce poème s’intitule La Femme de Loth, il date de 1924. Il réécrit un passage célèbre de la Genèse où Loth le Juste s’enfuit de Sodome avec sa famille avant la destruction de la ville. Les anges, qui les ont prévenus, leur ont enjoint de ne pas se retourner dans leur fuite. Mais la femme de Loth ne résiste pas à la tentation. Elle se retourne et aussitôt se transforme en statue de sel.

Si Akhmatova reprend le récit biblique, elle en inverse cependant la perspective. Contre toute la tradition exégétique, elle adopte le point de vue de la femme. Elle apporte une compréhension nouvelle de son comportement. Elle trouve pour la première fois les bonnes raisons que l’on peut avoir de se retourner. Voici le poème dans une traduction de Marion Graf et José-Flore Tappy.

« Et le Juste marchait derrière l’ange de Dieu / Immense et lumineux sur la montagne noire / Mais la détresse parlait fort à sa femme / Non, il n’est pas trop tard, tu peux encore la voir / Ta Sodome natale, ses tours rouges / La place où tu chantais, la cour où tu filais / Et les fenêtres vides de la haute maison / Où tu as donné des enfants à ton mari bien aimé. / Elle se retourne — frappés soudain d’une douleur mortelle, / Ses yeux déjà s’aveuglent, / Et son corps se raidit, sel transparent, / Et ses jambes rapides dans la terre s’enracinent. /Qui pleurera cette femme ? / Quelle importance a-t-elle ? / Mais mon cœur, lui, jamais n’oubliera / Celle qui, pour un regard, donna sa vie. »

Pourquoi ce poème ? Et quel rapport avec SAGA le grand projet vidéo-sculptural mené de main de maître par Rafaela Lopez, David Perreard et Baptiste Masson ? Avec un peu de chance on le comprendra avant la fin de cette présentation. Mais pour le moment reprenons les choses sous un angle plus classique.

Pendant longtemps la bêtise à dire (et beaucoup dite en France) sur les séries télévisées était que ce serait mieux quand même si elles étaient réalisées par des cinéastes. On aurait dû savoir pourtant depuis au moins La Quatrième dimension – depuis donc 1959 ! – que ce qu’il fallait à ces objets audiovisuels particuliers c’était un producteur-scénariste à la Rod Serling et pas un cinéaste.

En effet, comme l’ont rappelé les grands chefs-d’œuvre du début des années 2000, telles que The Wire ou Les Soprano, une série marche avec une tête pensante, un show runner (David Simon, David Chase), qui porte et incarne le projet fictionnel. Ce show runner s’entend à suivre avec un chef opérateur pour définir ce qu’on appelle la bible, narrative et visuelle, de la production. Et sur cette base précise sont engagés des réalisateurs qui viennent se mouler, avec plus ou moins de talent, dans les rets du projet. Le but ici étant précisément d’éviter les Grands Cinéastes qui voudraient imposer à tout moment leur vision personnelle. La réalisation de série se doit de rester entre les mains d’honnêtes artisans et pas de metteurs en scène. C’est le seul moyen de faire avancer l’ensemble de manière cohérente.

Le génie de SAGA est d’aller absolument à l’encontre de ces principes de bon sens. De pousser, pourrait-on dire, la bêtise jusqu’au bout. Car, après tout, et contrairement à ce qu’on vient d’affirmer, des cinéastes peuvent encore accepter de se soumettre ponctuellement à des schémas sériels (Tarantino himself pour un épisode d’Urgences). Mais un artiste contemporain ? Quel sens cela pourrait-il même avoir ?

En demandant à six artistes de prolonger leur épisode pilote, Rafaela Lopez, David Perreard et Baptiste Masson savaient bien ainsi que chacun d’entre eux allait réinventer à chaque fois la bible proposée. Qu’ils allaient faire passer l’ensemble du projet au filtre intégral de leur singularité. Que chaque épisode allait devenir une œuvre personnelle au sens fort du terme. Et de fait rien (ou presque) ne rapproche la musicalité méta de l’épisode dirigé par Arnaud Maguet des expérimentations sensorielles de l’épisode suivant dirigé par Benjamin Blaquart, le théâtre pédagogique de Laurie Charles des incrustations conceptuelles de Benjamin Magot, le burlesque apocalyptique de Monster Chetwyn de la narration savante de Louise Hervé et Chloé Maillet.

Donc ne nous y trompons pas : c’est bien cette réinvention constante qui est donnée à voir ici. Ou, pour le dire autrement, ce que donne à voir SAGA c’est avant tout le bégaiement du sériel. Et ce déraillement savamment orchestré possède une puissance artistique spécifique. On se souvient peut-être que Gilles Deleuze faisait du bégaiement la marque la plus saillante du style. Les grands auteurs, disait-il, comme Kafka, Beckett ou Ghérasim Luca, ne se contentent pas d’être bègues dans leur parole. Ils sont bègues du langage. Ils font divaguer la langue même du fonds de son intérieur.

Si l’on considère que la série télé est devenue depuis une vingtaine d’années l’hyper-genre fictionnel, celui qui définit, plus qu’aucun autre, les récits majoritaires à l’échelle mondiale, la nécessité de trouver des créateurs à même de faire déraper ces grandes structures narratives, s’impose d’elle-même. Et avec elle une question inédite. Que se passe-t-il exactement quand le sériel grippé fait du surplace ?

Si l’on en croit l’expérience particulière proposée par SAGA, deux choses en apparence contradictoires. Tout d’abord un effet de dédoublement. Comme on l’a déjà dit la vidéo d’art renverse sans cesse le cours de la série télé. L’une perce en permanence sous l’autre. Si, dans la fiction de SAGA, des sculptures contemporaines servent de cache-pot stylé à des condensateurs d’ondes (et on appréciera l’ironie du script quand on sait la difficulté pour les sculpteurs d’exister à l’heure d’Internet), c’est bien à l’inverse l’épisode de série télé qui sert ici de masque transparent à une vidéo d’art.

Mais, assez rapidement, la répétition même de ce dédoublement produit un effet inverse de précipité ou de condensation.  Sans le fil habituel de la continuité narrative on s’attache, ici comme jamais, aux éléments récurrents de la série. Aux corps des acteurs en particulier : à leur diction, à leur physique, à leur interaction. Ces corps (maquillés, modelés, retouchés) se « plastifient » d’un épisode à l’autre. Ce faisant ils rentrent dans un dialogue inédit avec les sculptures présentes dans les vidéos ou installées dans l’espace de l’exposition.

Et au-delà même des corps c’est chaque épisode, dans les plis cachés de sa matière audiovisuelle, qui donne l’impression de se raidir, de se solidifier, contre l’impératif narratif. Faire bégayer le sériel, c’est permettre ainsi au visuel régularisé d’échapper aux lois de la série pour exister dans sa singularité plastique. Tout se passe alors comme si, en oubliant le sens de l’histoire, en se retournant sur lui-même, chaque épisode devenait sa propre statue de sel. Et c’est ici – bien sûr ! – que l’on retrouve Anna Akhmatova. Dans SAGA, l’artiste est comme la femme de Loth : il est celui qui s’oppose au récit biblique et fait œuvre justement de son refus de progresser.

Patrice Blouin