SAGA / reportée – dates à venir

SAGA la station nice art contemporain exposition video ovni

La Station - Nice - France

Du 20-11-2020 au 09-01-2021

Informations sur le vernissage : le vendredi 20 novembre

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SAGA, 2019
Un projet de Rafaela Lopez, Baptiste Masson, David Perreard

Avec les œuvres vidéo originales de Benjamin Blaquart, Laurie Charles, Monster Chetwynd, Louise Hervé & Chloé Maillet, Rafaela Lopez / Baptiste Masson / David Perreard, Benjamin Magot, Arnaud Maguet.
Avec les sculptures de Salvatore Arancio, Madison Bycroft, Baptiste Carluy, Marielle Chabal, Emile Degorce-Dumas, Sophie Dejode & Bertrand Lacombe, Raphael Emine, Daiga Grantina, Amandine Guruceaga, Jessica Lajard, Laurent Ledeunff, Rafaela Lopez, Baptiste Masson & David Perreard, Anita Molinero, Bruno Peinado, Réjean Peytavin, Pascal Pinaud, Shanta Rao, Omar Rodriguez, Lionel Scoccimaro.
Production Ars Ultima, Art-O-rama, Circa Project, DRAC IDF, DRAC PACA, EMMA, Labor Zero Labor, Mécènes du Sud (Montpellier-Sète), Villa Arson

SAGA est une série de type télévisuel en 7 épisodes. S’inspirant du jeu du cadavre exquis, chaque épisode est réalisé par un.e artiste.s invité.e différent.e qui peut lire les scénarios des épisodes précédents mais ne peut pas en visualiser les images. Les moyens de production et lieux de tournage changent à chaque épisode, seul.e.s les acteur.rice.s  restent les mêmes.

Quatre VRP aux ordres d’une mystérieuse voix téléphonique font du porte à porte pour offrir un nouveau service : l’installation à domicile de filtreurs d’ondes camouflés dans des sculptures contemporaines. Mais les prétentions écologiques et esthétiques de l’entreprise sont elles bien réelles?

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SAGA OU LE BÉGAIEMENT DU SÉRIEL

Pendant longtemps la bêtise à dire (et beaucoup dite en France) sur les séries télévisées était que ce serait mieux quand même si elles étaient réalisées par des cinéastes. On aurait dû savoir pourtant depuis au moins La Quatrième dimension (depuis donc 1959 !) que ce qu’il fallait à ces objets audiovisuels particuliers c’était un producteur-scénariste à la Rod Serling et pas un homme-caméra.

Et si l’on avait par hasard oublié cette leçon des séries classiques, les séries modernes comme The Wire ou Les Soprano l’avaient de nouveau rappelée au tournant du millénaire. Une série marche avec une tête pensante, un show runner (David Simon, David Chase) qui porte et incarne le projet fictionnel. Ce show runner s’entend à suivre avec un chef opérateur pour définir la « bible » narrative et visuelle de la production. Et ces messieurs de la direction engagent de conserve les réalisateurs qui viendront se mouler avec assez de talent dans les rets du projet. Ce faisant ils évitent plus que la peste les Grands Cinéastes qui voudraient imposer leur vision personnelle. La réalisation de série télé se doit de rester dans les mains d’honnêtes artisans pas de metteurs en scène. C’est le seul moyen de faire avancer l’ensemble de manière cohérente.

Le génie de SAGA est d’aller absolument à l’encontre de ces principes (éprouvés, reconnus) de logique et de bon sens. De pousser, pour ainsi dire, la bêtise jusqu’au bout. Car, après tout, et contrairement à ce qu’on vient de dire, des cinéastes peuvent encore accepter de se soumettre ponctuellement à des schémas sériels (Quentin Tarantino par exemple lors d’un épisode fameux d’Urgences). Mais un artiste contemporain ? Quel sens cela pourrait-il même avoir ?

En demandant à six artistes de prolonger leur épisode pilote, Rafaela Lopez, David Perreard et Baptiste Masson savaient bien ainsi que chacun d’entre eux allait réinventer à chaque fois la « bible » proposée. Qu’ils allaient faire passer l’ensemble du projet au filtre impeccable de leur singularité. Que chaque épisode allait devenir aussi une œuvre personnelle au sens fort du terme. Et de fait rien (ou presque) ne rapproche la musicalité méta de l’épisode dirigé par Arnaud Maguet des expérimentations sensorielles de l’épisode suivant dirigé par Benjamin Blaquart, le théâtre pédagogique de Laurie Charles des incrustations conceptuelles de Benjamin Magot, le burlesque apocalyptique de Monster Chetwyn de la narration savante de Louise Hervé et Chloé Maillet.

Donc ne nous y trompons pas : c’est bien cette réinvention constante qui est donnée à voir ici. Ou, pour le dire autrement, ce que donne à voir SAGA c’est d’abord et avant tout le bégaiement du sériel. Et ce sabotage radical et précis possède une puissance artistique tout à fait spécifique. On se souvient sans doute que Gilles Deleuze faisait du bégaiement la marque la plus saillante du style. Les grands auteurs, disait-il, Kafka, Beckett, Ghérasim Luca, ne se contentent pas d’être bègues dans leur parole. Ils sont bègues du langage lui-même. Ils font dérailler la langue du fonds de son intérieur. Comme des étrangers maladroits tapis dans leur propre maison.

Si l’on considère que la série télé est devenue depuis une vingtaine d’années l’hyper-genre fictionnel, celui qui définit, plus qu’aucun autre, les récits majoritaires à l’échelle mondiale, la nécessité de trouver des créateurs à même de faire déraper ces grandes structures exclusives, s’impose d’elle-même. Et avec elle une question inédite. Que se passe-t-il au juste quand le sériel grippé fait du surplace ?

Si l’on en croit l’expérience particulière proposée par SAGA, deux choses en apparence contradictoires. Tout d’abord un effet de dédoublement. Comme on l’a déjà dit la vidéo d’art renverse sans cesse ici le cours de la série télé. L’une perce en permanence sous l’autre. Si, dans la fiction de SAGA, des sculptures contemporaines servent de cache-pot stylé à des condensateurs d’ondes, c’est bien plus profondément l’épisode de série en tant que tel qui sert ici de masque ou de double transparent à une vidéo d’art.

Mais, assez rapidement, la répétition même de cet effet de dédoublement produit un effet inverse de précipité ou de condensation. Sans le fil habituel de la continuité narrative on s’attache, ici comme rarement, aux seuls éléments récurrents. Aux corps des acteurs en particulier : à leur diction, à leur physique, à leur costume, au mystère de leur interaction. Un autre jeu se met alors en place entre les sculptures de la fiction et ces corps modelés, retouchés, maquillés, constamment « plastifiés » d’un épisode à l’autre.

Ce n’est ainsi que lorsque SAGA est installé dans l’espace, comme c’est le cas maintenant à la Station, dans le cadre d’une exposition, que le projet trouve sa forme véritable. En associant les écrans de diffusion et les sculptures, en les posant sur les mêmes estrades, Rafaela Lopez, David Perreard et Baptiste Masson indiquent clairement leur horizon de travail. Faire bégayer le sériel, c’est pour eux donner au visuel régularisé la possibilité d’échapper aux lois de la série et d’exister dans sa singularité anarchique et plastique. C’est-à-dire ici au même titre que les sculptures de Marielle Chabal, de Raphael Émine, de Baptiste Carluy ou d’Anita Molinero. Tout se passe alors comme si, en oubliant le sens de l’histoire, en se retournant sur lui-même, chaque épisode devenait sa propre statue de sel. Contre la bible, et l’injonction du récit, la bande à SAGA vote pour la femme de Loth.

Patrice Blouin